Histoire de la FTQ Construction

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La FTQ-Construction se trouve un
nouveau directeur général

Un nouveau directeur général prend alors les rênes de la FTQ-Construction : Yves Paré. Un nouveau directeur, oui, mais pas un nouveau venu. Il faut être sourd et aveugle pour ne pas connaître le «nouveau» directeur général de la FTQ-Construction. Représentant syndical d’expérience, il connaît aussi bien la réalité du chantier local que du chantier éloigné. Il est aussi l’un des fondateurs de la FTQ-Construction. Fort de cette expérience pratique acquise sur le terrain et à son travail, il gravit tous les échelons de sa structure syndicale et accède à la direction de l’Union des opérateurs de machinerie lourde, section locale 791. Bien installé aux commandes de son syndicat, entouré d’une bonne équipe, il serait facile à Yves Paré d’y demeurer. Mais on lui fait comprendre qu’il est l’homme de la situation. En ce début d’année 1988, Yves Paré devient le troisième directeur général de la FTQ-Construction.

Une fin de décennie plus prometteuse

Alors que le début de la décennie est marqué par le sous-emploi, la construction connaît une importante croissance dans la seconde période. Le sommet est atteint en 1989 avec plus de 110 millions d’heures travaillées.

À cheval sur les années 1980 et 1990, un autre projet initié et porté par la FTQ-Construction est en marche : la sécurité du revenu. Le principe est simple mais il fallait y penser et le mettre en branle. La FTQ-Construction propose de régulariser le revenu des travailleurs de la construction, condamnés trop souvent à une période de chômage, en créant un régime de sécurité du revenu.

À force de persistance et d’acharnement, la FTQ-Construction obtient, le 5 juillet 1989, la création de la Commission d’enquête sur la stabilisation du revenu et de l’emploi des travailleurs de l’industrie de la construction x. Cette Commission reçoit le mandat du gouvernement de «dégager des recommandations en vue d’initier les mesures législatives ou réglementaires requises à l’implantation d’un système de stabilisation de revenu et de l’emploi dans l’industrie de la construction».

La Commission remet son rapport au ministre Yves Séguin, le 28 juin 1990. Les recommandations du rapport sont percutantes : mise en place de la Commission de stabilisation des travaux de construction, création d’un régime de prestations supplémentaires d’assurance-chômage, revalorisation de la formation professionnelle, reconnaissance de la priorité de l’embauche régionale, proposition de mesures concrètes afin d’endiguer le travail au noir. Après des années de travail, les revendications mises de l’avant par la FTQ-Construction sont reconnues à leur juste valeur.

La FTQ-Construction investit massivement dans ce projet qui pourrait, enfin, permettre aux travailleurs de la construction de bénéficier annuellement d’un revenu décent. Les statistiques sont concluantes sur ce point : les travailleuses et les travailleurs de la construction travaillent en moyenne la moitié de l’année. Si le taux de salaire horaire apparaissant au décret semble intéressant, il ne faut pas perdre de vue que les salariés n’œuvrent que l’équivalent d’une demi-année sur les chantiers.

Les libéraux et la déréglementation :
phase 2 :

L’intégralité du champ d’application
et le projet de loi 142

À l’automne 1993, le ministre du Travail appelle les intervenants de l’industrie de la construction à un sommet. Très rapidement, lors des séances de travail, le «Sommet» apparaît aux participants comme joué d’avance. Les temps de parole limités, les échanges de fond impossibles, les sujets télécommandés. La partie syndicale s’interroge d’ailleurs sur la pertinence de demeurer ou non à la table. Mais la FTQ-Construction n’a jamais apprécié les chaises vides et, bon joueur, participe à cette fausse consultation que certains, non initiés, qualifient d’important exercice pour l’industrie.

Bien que tous les acteurs du secteur de la construction qui participent au sommet soient en attente de ce que le gouvernement libéral va proposer dans la foulée de celui-ci, personne n’est en mesure d’imaginer ce qui a pu germer dans la tête du ministre Normand Cherry. Lorsque, dans la foulée du sommet de la construction, les premiers intéressés prennent connaissance du contenu du projet de loi 142 xi déposé à l’Assemblée nationale, c’est la stupéfaction. Le ministre du Travail propose tout simplement l’exclusion du secteur résidentiel du champ d’application de la Loi. Plus particulièrement, les prétentions gouvernementales sont à l’effet qu’en déréglementant le secteur domiciliaire, cela aura pour conséquence d’engendrer une baisse des coûts de production et qu’ainsi le travail au noir s’estompera de lui-même puisqu’il sera devenu plus concurrentiel et comme tout le monde le sait, dans notre beau monde capitaliste, la loi du marché est civilisatrice. L’expérience démontrera le contraire. Non seulement le coût de la construction résidentielle ne diminue pas suite au désassujettissement, mais le coût de l’habitation va croître dans de nombreux cas. Pourtant, l’expérience de 1988 démontre clairement que l’exclusion de certains travaux du secteur résidentiel n’a réduit ni les coûts, ni le travail au noir. Politiquement, il s’agit d’un gouvernement qui n’apprend pas et qui, de prétexte en prétexte, sert des groupes d’intérêts et des lobbys. Car la question se pose avec la même acuité en 1993 qu’en 1988. Elle se pose encore aujourd’hui avec le même à-propos.

Par cet acte irresponsable, le ministre vient occulter d’autres aspects du projet de loi qui se révèlent pourtant intéressants en matière de relations du travail. Que l’on pense notamment à l’abolition des décrets et à l’opportunité qui est désormais donnée de négocier des conventions collectives de travail sectorielles avec l’association patronale directement concernée.

Mais le «Projet de loi 142» met le feu aux poudres. Il faut comprendre que les travailleurs de la construction, exclus du champ d’application, se retrouvent à très court terme avec un statut de non syndiqué et sans condition de travail particulière applicable. Selon le ministre, ils perdent à moyen terme leurs bénéfices d’assurance et de retraite, mais, dans les faits, ils les perdent immédiatement. Ce geste demeurera à tout jamais impardonnable et impardonné. Nombre de travailleurs, ainsi trahis par le gouvernement, voient leurs conditions de vie détruites. Plus encore, on rapporte des cas de travailleurs qui dans l’année qui suit, ne pouvant se reclasser et ayant tout perdu, iront jusqu’au suicide.

La libéralisation des marchés a produit ses effets. Issu d’une idéologie sans cœur et sans âme, le «Projet de loi 142» marquera la mémoire collective du monde syndical, en général, et des travailleurs de la construction en particulier durant de nombreuses décennies. Il représente en soi l’incapacité de certains à gouverner.

La FTQ-Construction entre en guerre…

De la sanction, la loi 142 le 14 décembre 1993, à la prise du pouvoir par le gouvernement du Parti québécois en septembre 1994 la FTQ-Construction est en conflit ouvert
avec le gouvernement en place. La colère gronde à ce point dans le milieu de la construction que la mobilisation se fait sans effort.

Si d’une part la FTQ-Construction organise des manifestations afin que les travailleuses et les travailleurs de la construction puissent exprimer et démontrer leur mécontentement à la modification du régime juridique, d’autres événements spontanés se produisent sans l’intervention de celle-ci. Toutes les occasions sont propices pour faire connaître au gouvernement libéral la piètre opinion que le secteur de la construction a de lui. D’ailleurs, au-delà des divergences patronales-syndicales, tous ceux qui sont doués de sens commun ont compris que le geste posé par le gouvernement est irresponsable. Robert Brown, directeur général de l’Association des entrepreneurs en construction du Québec (AECQ) déclare « C’est le comble du ridicule : en prétendant enrayer le travail au noir, on le légalise »xii.

Des bureaux de députés et de ministres occupés, des chantiers perturbés, des relations du travail tendues, sont autant de signes objectifs démontrant l’apparition d’une importante fracture sociale. Parmi les événements les plus significatifs liés à l’adoption et à la mise en vigueur de « 142 », nous retiendrons l’imposante manifestation des 25 000 travailleurs de la construction devant l’Assemblée nationale du Québec à la fin de 1993 et la présence des travailleurs de la construction aux portes du congrès des libéraux du Québec.

Les députés et les ministres libéraux qui voient leur quotidien envahi n’y comprennent rien et se plaignent du manque de savoir-vivre des travailleurs de la construction. Comment ne peuvent-ils pas comprendre qu’«Ils» ont voté une loi qui a pour conséquences de désyndiquer les travailleurs de la construction, de réduire leur salaire, de mettre fin à leurs bénéfices d’assurance, de les priver de leur fonds de retraite? Cela démontre le manque de clairvoyance, de lucidité et de responsabilité de ces hommes et de ces femmes qui ont voté le projet de loi 142.

La FTQ-Construction gagne la guerre

Alors que depuis plusieurs mois la FTQ-Construction lutte activement contre le gouvernement dans le but avoué de voir ce dernier faire marche arrière, le 24 juillet 1994 les élections provinciales sont déclenchées.
Il est de coutume à la FTQ de prendre position lors d’une élection, qu’elle soit provinciale ou fédérale. Le Conseil général de la FTQ reçoit le chef du Parti québécois, monsieur Jacques Parizeau, afin de le voir se commettre sur les grandes questions de l’heure concernant le monde du travail. Sur la question des relations du travail dans l’industrie de la construction, le chef du Parti Québécois est sans équivoque. La phrase qu’il prononce à ce sujet fera date dans l’histoire de la construction. Lorsque Jacques Parizeau annonce que dans la mesure où le Parti québécois formera le prochain gouvernement, il va «scraper 142», c’est le délire. Les délégués de la construction qui assistent au Conseil général, bien que n’en attendant pas moins de cet homme, sont en liesse. Et il tiendra promesse. Le soir du 12 septembre 1994, lors de l’annonce du résultat des élections provinciales, les travailleuses et les travailleurs de la construction savent que la guerre est finie.

En novembre 1994, la ministre du Travail Louise Harel, au nom du nouveau gouvernement du Québec, présente le projet de loi 46 xiii modifiant à nouveau la Loi de manière à rétablir son champ d’application. La loi couvre aussi d’autres aspects du régime, mais c’est principalement sur cet aspect que les travailleuses et les travailleurs de la construction s’en souviendront. Les auditions de la Commission de l’économie et du travail débutent le 20 décembre 1994 et se terminent le 2 février 1995. Au total, quatorze jours d’auditions seront nécessaires afin de faire l’étude de ce projet de loi. Finalement, le 8 février 1995, la loi est sanctionnée.

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