Histoire de la FTQ Construction

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La FTQ-Construction avant la
FTQ-Construction

Lorsque naît la FTQ-Construction à l’automne 1980, on peut dire qu’elle existe déjà depuis de nombreuses années. Si cette affirmation peut paraître surprenante au départ, dans les faits elle s’explique assez facilement. En effet, des sections locales qui formeront la FTQ-Construction bon nombre sont déjà existantes. Les directions syndicales, les comités exécutifs et les représentants syndicaux sont déjà en poste. Mais, ils sont affiliés au Conseil provincial des métiers de la construction qui lui-même est affilié à la FTQ. Il faut donc revenir légèrement en arrière afin de jeter un regard sur ce début de XXème siècle et d’en donner un bref apperçu, permettant de mettre en lumière les principales conditions ayant procédé à l’avènement de la FTQ-Construction.

L’industrialisation, la deuxième guerre mondiale notamment, renforcit chez les travailleurs de la construction, la tendance qu’a connu le XIXème siècle à savoir que les travailleurs de la construction joignent principalement les syndicats de métiers et, par conséquent, militent au sein des unions internationales. D’autre part, la reconnaissance et la valorisation du métier ou de l’occupation, l’exercice de son art et la tradition ont favorisé l’émergence de syndicats de métiers dans un contexte nord-américain, ce qui est d’ailleurs une particularité non seulement en Amérique, mais aussi dans le monde. Sur le plan factuel, un nombre considérable de luttes ouvrières du début du siècle sont largement menées par des travailleurs regroupés traditionnellement dans des syndicats de métier, dont ceux de la construction. Les travailleurs avaient, d’autre part, trouvé un avantage certain à se regrouper au sein d’une association syndicale composée de d’autres syndicats : le Conseil de métiers. Il semble d’ailleurs que cela soit constant puisque les premiers syndicats de la construction sont des « unions de métiers » et qu’encore aujourd’hui près de 75% des travailleuses et des travailleurs de la construction vont choisir d’adhérer à ce type de syndicat plutôt qu’à un syndicat industriel. Mais dans les années 1950 et au début des années 1960, ces syndicats sont souvent dominés par des directions anglophones. L’éveil de l’affirmation nationale qui recommence à éclore au Québec et qui se développe par la suite à une vitesse fulgurante, dans les milieux ouvriers de la construction comme ailleurs, a des conséquences majeures sur la suite du développement de la représentation syndicale et plus particulièrement se traduit par la réappropriation du pouvoir syndical par les premiers intéressés.

Lors de l’adoption de la Loi sur les relations du travail dans l’industrie de la construction (L.Q. 1968 c. 45)ii , le 18 décembre 1968, le gouvernement du Québec reconnaît à titre d’association représentative :

« la Fédération des travailleurs du Québec, à l’égard du Conseil provincial des métiers de la construction, des conseils des métiers de la construction et des syndicats qui leur sont affiliés; » iii.

Tout au long de l’histoire de cette « FTQ-Construction », qui porte un autre nom (Conseil provincial des métiers de la construction iv ), les luttes seront menées au sein de la FTQ. Cette FTQ-Construction de l’époque, à laquelle tous les syndicats sont affiliés aux unions internationales, participe à toutes les activités de la FTQ. Elle siège au bureau de la FTQ, elle participe aux instances de la centrale, elle envoie une forte délégation à chaque congrès de la centrale. « Elle » est de toutes les luttes menées par la FTQ. Pour donner quelques exemples, nous pensons notamment à la célèbre manifestation de « La Presse » le 29 octobre 1971 au soutien des typographes de la section locale 145, la lutte pour l’indexation (1971 à 1974), la manifestation de soutien à l’ensemble du mouvement ouvrier en octobre 1974, la lutte que mène le syndicat des Travailleurs Canadiens de l’automobile (TCA) contre la United Aicraft (aujourd’hui Pratt & Whitney) pour la reconnaissance syndicale et qui aboutira à la violente manifestation du 12 mai 1975 à laquelle la FTQ-Construction participe, on ne peut plus activement. Le décompte des manifestations, grèves, luttes auxquelles la FTQ-Construction prête ses bénévoles afin que les lignes de piquetage ne soient pas défoncées par les briseurs de grève et les fiers-à-bras patronaux, que les manifestants ne soient pas molestés ou dans le but d’assurer une protection physique à des « leaders » syndicaux de petits syndicats ou de syndicats qui ne sont ni armés ni habitués à faire face aux coups de main patronaux sont innombrables.

À l’interne du secteur de la construction, cela se traduit par diverses luttes menées par ses syndicats qui obtiendront la reconnaissance d’un régime juridique de relation du travail spécifique. Ce régime particulier découle principalement d’une part du développement des unions de métiers, doublé d’une particularité québécoise en matière de relations du travail : la convention collective extensionnée en décret. Ces deux spécificités vont mener à un mode de négociation centralisé par lequel, ultimement, les conditions de travail, fixées dans une entente, deviennent, à la fin de ce processus, des dispositions d’ordre public. Cela a pour but d’exclure toute forme de concurrence déloyale et d’assurer l’application de conditions de travail uniformes. Il faudra cependant que les syndicats de la construction mènnte une autre lutte afin de voir l’ensemble des dispositions du décret de la construction s’appliquer de manière uniforme pour l’ensemble du territoire du Québec. La négociation de 1973 est dominée en partie par la revendication permettant à chaque travailleur de la construction de toucher la même rémunération, peu importe la région où il travaille.

Parmi les autres importantes victoires qu’obtiendront les travailleurs de la construction dans le cadre de ce régime, notons principalement un fonds de retraite et un régime d’assurance exclusifs en Amérique du Nord et qui font encore aujourd’hui l’envie de nos voisins canadiens ou américains dans la mesure où les contributions et les cotisations sont rattachées au salarié et non à l’employeur. Il faut aussi souligner la mise en place d’un régime de formation professionnelle tout aussi unique et faisant cette fois l’envie de l’ensemble des pays industrialisés, de même que l’instauration de conditions de travail s’appliquant de façon uniforme sur l’ensemble du territoire.

Parmi les autres luttes dans lesquelles s’engagent les travailleurs de la construction, soulignons la lutte pour l’indexation des salaires. Elle occupera l’avant-scène des relations du travail durant toute l’année 1974. Ce n’est qu’au début de 1975 qu’un règlement interviendra entre les parties, accordant un réajustement des salaires pour les salariés de la construction.

Alors que les relations du travail sont pour le moins tendues entre syndicats, employeurs et gouvernement, se manifeste un nouveau contentieux opposant les syndicats locaux à leur « maison-mère » aux États-Unis. De nombreux différents surgissent et conduisent plusieurs syndicats de la construction, soit à se distancer de leur international, soit à couper tous liens avec ce dernier. Alors qu’un « vent » de canadianisation a soufflé sur le pays dans les années 1950, le Québec connaît, à cette époque, un important essor de son sentiment d’affirmation nationale qui se traduit à divers niveaux dans l’ensemble des milieux de la société québécoise.

C’est dans ce cadre historique que se matérialise l’effritement de la réalité canadienne-française se percevant comme minorité au profit d’une nation québécoise s’imposant comme majorité. Non seulement la « Révolution tranquille » dote le Québec d’instruments spécifiques à l’édification de son développement économique, dont la Caisse de dépôt et de placement du Québec, la Régie des rentes du Québec, le Conseil d’orientation économique, la Société générale de financement et autres SOQUEM, SOQUIP, SIDBEQ, mais de plus, les diverses institutions sociales mises en place par les gouvernements successifs répondent aux attentes des Québécois et dans les faits, les déterminent, les caractérisent et les distinguent encore plus des autres Canadiens. Globalement, il s’agit d’une autre période qui réaffirme les spécificités du Québec.

Syndicalement, cela se traduit par une quête d’autonomie plus grande de la part des directions syndicales des sections locales québécoises. D’autant plus que l’argent acheminé aux États-Unis, siège social des syndicats internationaux, ne donne pas le rendement escompté sur l’investissement. Bien sûr, la solidarité ouvrière oblige parfois à partager avec les plus démunis. Mais force est de constater que les plus démunis sont de ce côté-ci de la frontière. De plus, bon nombre ne se retrouvent plus dans les modes du syndicalisme américain. Le contenu des congrès ne nous ressemble pas. Alors qu’au Québec, les débats portent sur des questions qui nous sont propres, il faut bien comprendre que les lois, les règlements et tout ce qui appartient à notre monde du travail, ne sont pas partagés par nos voisins canadiens ou américains. La nouvelle génération de représentants syndicaux ne s’y retrouve tout simplement pas.

Les premiers à revendiquer cette autonomie sont les opérateurs de machinerie lourde qui créent l’Union des opérateurs de machinerie lourde (section locale 791) en 1971, les électriciens qui mettent en place la Fraternité inter-provinciale des ouvriers en électricité (FIPOE) et les monteurs de lignes avec leur Fraternité provinciale des ouvriers en électricité (FPOE) en 1972. Ceux-là en ont assez des «diktats» de Washington ou autres américains. À la tête de ces syndicats, où oeuvrant au renforcement d’une structure syndicale québécoise on retrouve de jeunes représentants dynamiques qui ne sont pas encore véritablement connus à l’époque. Ce sont des Jean Lavallée, Yves Paré, Jean-Paul Rivard et combien d’autres. Même la direction du Local 144 des plombiers crée l’Association unie des ouvriers en tuyauterie du Québec, le 8 décembre 1972, une union provinciale non affiliée à un syndicat international. À l’époque le Conseil provincial des métiers de la construction avait même modifié ses statuts afin de reconnaître l’affiliation d’un syndicat non affilié à une union internationale.

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