Histoire de la FTQ Construction

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par Richard Goyette

Les conditions historiques qui ont procédé à l’avènement de la FTQ-Construction sont les mêmes que celles qui ont mené à la mise en place de l’ensemble des institutions démocratiques et sociales qui caractérisent aujourd’hui le Québec.

200 ans de luttes ouvrières

Nous ne croyons pas que ce soit l’effet du hasard si les comités d’action syndicale choisissaient, en ce début d’année du 25ème anniversaire de notre association, le thème «La FTQ-Construction, encore et toujours dans l’action». Le court historique que nous vous présentons démontre que la FTQ-Construction aura été et demeure la seule association représentative qui, au-delà de la gestion quotidienne des relations du travail, est porteuse de projets d’avenir.

S’il est vrai que la FTQ-Construction est née officiellement à la fin de l’année 1980, la gestation fut longue. Il faut remonter près de deux siècles en arrière afin de bien comprendre les fondements de notre motivation et le pourquoi de nos objectifs. Car ceux qui, à l’époque, ont tracé le chemin et posé, les premiers, les jalons de l’histoire du mouvement ouvrier avaient déjà cerné l’essentiel des principes fondamentaux qui nous animent encore aujourd’hui.

Les syndicats de la construction au
XIXème siècle

Parmi les premiers syndicats ouvriers à se créer au Québec, on retrouve ceux de la construction. Déjà actifs dans la première moitié du XIXème siècle, les syndicats de la construction, où les ouvriers du bâtiment non encore regroupés en syndicat, sont principalement préoccupés par des questions relatives à la santé et la sécurité du travail, les horaires de travail et la question nationale. Le 5 février 1833, les charpentiers et les menuisiers tiennent une importante réunion à Montréal, rue Saint-Laurent. On adopte une résolution à l’effet qu’il est de «l’opinion de cette assemblée que la longueur extrême des journées de travail… est une injure à la santé». Bien que la lutte qu’ils entreprennent alors ne leur octroie pas les gains escomptés, elle aura au moins permis de donner le coup d’envoi à un mouvement qui ne cessera de prendre de l’ampleur avec le temps. Bientôt reprise par de nombreux autres groupes, dont les maçons et les tailleurs de pierre la revendication relative à la réduction des heures de travail se généralise.

En 1834, naît, sur l’initiative des charpentiers-menuisiers, le premier ancêtre d’une centrale syndicale au Canada. Cette nouvelle association, l’Union des métiers de Montréal, permet de mettre en commun leurs acquis, leur savoir et leur rapport de force. La même année, le Québec, alors dénommé le Bas-Canada, est en effervescence politique. La population endosse un long cahier de revendications constitué à l’encontre des gestes posés par le gouvernement colonial britannique. Ces revendications sont regroupées dans un document qui passera à l’histoire sous le nom des «92 Résolutions». Elles visent notamment l’obtention d’un gouvernement qui réponde de ses actes devant la chambre : le gouvernement responsable. Le pouvoir en place refuse de donner suite aux revendications de la colonie en opposant une fin de non-recevoir. L’obstination des Britanniques à refuser de remettre entre les mains du pouvoir politique local les prises de décisions mena directement au soulèvement de 1837 et 1838.

Or, l’Union des métiers de Montréal appuie ce cahier de revendications. Dans les faits, cela place les syndicats de métiers du bâtiment au premier rang des syndicats à avoir participé au débat politique au Québec et au Canada. Plus particulièrement, cela fait aussi d’eux ceux qui auront œuvré à l’instauration d’un régime politique démocratique au pays.

Au début des années 1840, ils sont 2 500 à Beauharnois et 1 300 à Lachine à creuser, au pic et à la pelle, les canaux. L’horaire de travail est de 12 heures par jour. On débute les travaux à 6 heures le matin et on les termine à 6 heures le soir. La semaine normale totalise 6 jours de travail. Parmi ces travailleurs, certains doivent débuter les travaux à 4 heures et les poursuivre en soirée jusqu’à 7 ou 8 heures. Subitement, le 24 janvier 1843, le salaire journalier est coupé du tiers. Les travailleurs déclenchent la grève. De revendications ouvrières à promesses patronales non tenues, la lutte se poursuit et atteint son point culminant à l’été. Le 11 juin 1843, l’armée fait feu sur les grévistes. On compte 20 morts et 40 blessés chez ceux qui exercent des moyens de pression. Mais les travailleurs n’abandonnent pas pour autant. La lutte entreprise par les travailleurs de la construction se soldera par une victoire : ils récupèrent leur salaire.

La deuxième partie de ce siècle verra évoluer le mouvement syndical de manière importante. L’abolition de l’esclavage aux États-Unis aura une influence directe sur l’organisation ouvrière dans ce pays. En effet, comment est-il possible pour un salarié de concurrencer un esclave. L’essor des syndicats américains fit sentir l’attrait d’une affiliation dès cette époque puisqu’en 1863, un premier syndicat montréalais, regroupant les mouleurs de fonte, s’affilie à un syndicat « international » bientôt suivi de plusieurs autres. Le coup d’envoi est lancé et durant les 100 années à venir, ces syndicats connaîtront une croissance constante.

Autre événement spécifique au secteur de la construction: le débrayage des journaliers affectés aux travaux des édifices parlementaires à Québec, en 1878. La manifestation est due à une baisse de salaire de 10 cents par jour alors que les ouvriers voient leur salaire passé de 60 à 50 cents. « C’en est trop! » et voilà 1000 journaliers, brandissant le drapeau bleu, blanc et rouge de la France, qui marchent sur le parlement. Après la proclamation de la Loi de l’émeute, l’armée intervient et fait feu sur les manifestants. Parmi la foule, un manifestant est atteint mortellement.

On ne peut quitter le XIX siècle sans traiter de trois événements marquants. Deux demeurent significatifs encore aujourd’hui pour le monde ouvrier en général et un autre, pour les syndicats de la construction en particulier.

Le premier de ces événements date de 1872 alors que le gouvernement fédéral reconnaît que l’action des syndicats n’est plus sujette au droit criminel. Jusque là, la pratique syndicale est considérée comme illégale dans la mesure où elle limite la liberté de commerce. Les travailleuses et les travailleurs, se regroupant en coalition et exerçant des moyens de pression contre une entreprise, viennent restreindre la liberté de commerce commettant ainsi un acte criminel au sens du Code. En amendant le Code, de manière à décriminaliser certaines pratiques syndicales, le gouvernement fédéral prend cependant bien soin d’introduire une nouvelle disposition permettant de condamner un ouvrier ou une ouvrière pour les gestes de violence ou d’intimidation qu’il peut poser au cours d’une campagne de syndicalisation ou durant un conflit collectif. Ces mesures ne peuvent surtout pas être assimilables à une reconnaissance syndicale.

Même sans reconnaissance juridique de leur statut de syndicat et tout en étant conscientes de la portée mitigée des contrats de travail, qui ont pourtant été obtenus de hautes luttes, les organisations syndicales ne limitent pas pour autant leurs revendications.

Le second événement, duquel vont en découler plusieurs autres, est la mise sur pied de la « Commission d’enquête sur les relations entre le capital et le travail au Canada » en décembre 1886. Les auditions de la Commission révèlent le sort réservé aux hommes, aux femmes et aux enfants. On y traite du travail le dimanche, des cadences de travail infernales, des horaires démesurés, des amendes imposées aux employés en raison de retard ou de perte de matériel causée par une erreur de fabrication, des amendes qui peuvent même dépasser le salaire du travailleur, sans oublier les cachots, autre mode de répression dont l’usage est permis à l’époque. La Commission met ainsi à jour l’ensemble de mesures permettant aux employeurs de favoriser l’accroissement du capital au détriment des travailleuses et des travailleurs. Bien qu’indirectement parfois, car nos lois du travail sont de compétence provinciale et que la Commission est de compétence fédérale, les révélations faites devant la Commission serviront à faire évoluer le droit de travail et les rapports qui s’en suivirent (un patronal et un autre syndical, est-ce surprenant?) mèneront, avec le temps, à la reconnaissance syndicale, à la réduction de la semaine et de la journée de travail et, en 1909, à l’adoption de la première Loi sur l’indemnisation des victimes d’accidents du travail i.

Enfin, le troisième événement marquant, car il est un des éléments déterminants dans le développement historique du syndicalisme dans le secteur de la construction au Québec et, comme on le verra plus particulièrement dans l’avènement de la FTQ-Construction, se produit sur plusieurs années dont le début se situe en 1892 et se termine en 1903.

En 1892, à l’instigation de la Fraternité de peintres et décorateurs d’Amérique, affiliée à l’« American Federation Of Labour » (AFL), les syndicats du bâtiment fondent à Montréal le Conseil des métiers de la construction, créant une crise majeure dans la structure syndicale au Québec. Par ce geste, ils se dissocient du Conseil central des métiers et du travail de Montréal. Pendant plusieurs années, parfois en état de conflit ouvert et parfois en réconciliation, cette situation va perdurer jusqu’à ce qu’en 1897 les unions internationales fondent le Conseil fédéré des métiers et du travail de Montréal et deviennent sous la gouverne du Président du Local 134 des charpentiers-menuisiers, l’association syndicale la plus représentative pour les travailleurs du bâtiment à l’époque. L’AFL émet une charte au nom du Conseil et au congrès de 1902 une résolution est adoptée à l’effet de ne reconnaître qu’un seul Conseil par ville pour représenter les métiers et affirme l’unique reconnaissance d’une union, dans la mesure où elle prévoit l’élimination d’un syndicat concurrent. Comme on pourra le voir plus loin, cette résolution aura des répercussions importantes lors de la création de la FTQ-Construction puisque les principes idéologiques qui sous-tendent cette résolution auront traversé le cours du temps.

Nous laisserons ici, le XIXème siècle en gardant cependant en mémoire que dès le début de leur existence, les syndicats de la construction ont fait leur des valeurs qui encore aujourd’hui caractérisent la FTQ-Construction. En premier lieu, les luttes menées afin d’assurer aux travailleurs que nous représentons des conditions de travail qui respectent leur santé, leur sécurité et leur intégrité physique. Dans un second temps, assurer à chacun d’eux une juste rémunération et des conditions de travail décentes dont notamment un horaire de travail normal. Dans un troisième temps, ils auront innové en mettant en place une structure qui regroupe des syndicats affiliés dans le but évident de partager des objectifs communs, de mener des luttes communes et d’accepter que, malgré des nécessités et des exigences propres à chacun de nos métiers ou de nos occupations, nous fassions partie d’une grande famille ouvrière. Enfin et au-delà de toute question reliée au travail, les syndicats de la construction auront de tout temps, participé à l’essor d’une société libre, démocratique et d’affirmation nationale.

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